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3 nov.
Voici quelques témoignages consécutifs au décès de Pierre.
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J'ai effectivement eu la triste nouvelle par différents canaux, montrant à quel point Pierre avait su porter la voix de la didactique professionnelle dans bien des recoins, y compris évidemment dans celui qui m'est cher, l'agriculture, et qu'il a d'ailleurs permis qu'elle s'y développe grâce à tout.e.s ceux et celles qui ont suivi. C'est triste même si peut-être que pour lui, c'est une délivrance après ce qui lui était arrivé.
Je garde le souvenir d'un homme curieux, toujours prêt à mettre ses idées à l'épreuve de nouveaux terrains , au dialogue sur la façon dont s'opère le développement et les apprentissages. Il m'avait dit d'écrire une HDR sur les métamorphoses des connaissances dans ce triptyque Chercheur-conseiller-Agriculteur que j'ai travaillé dans ma carrière...cela m'a inspiré, mais je n'ai jamais franchi le pas....Cela pourrait arriver une fois la retraite là....il est un exemple qui a su mêler travail de la main et travail intellectuel et...grande disponibilité pour les autres selon moi.

Marianne Cerf, DR INRAE

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En effet, quelle triste nouvelle.
Son héritage est énorme et pleinement vivant.
Toute mon affection.

Germain Poizat

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La nouvelle est bien triste et même si on savait déjà Pierre loin de nous depuis quelques années, pour moi il était toujours présent. Présent par son travail que j’ai toujours considéré comme une occasion de poursuivre le mien au-delà de ce que croyais acquis ; présent dans sa personne : chaleureux il l’était sûrement, ouvert vraiment à tout, exigeant comme sa formation philosophique le poussait à être et le lui permettait ; cohérent aussi mais sans dogmatisme. Passionné dans les discussions, élégant dans ses textes, il faisait partie de ceux — rares — capables d’entretenir des controverses publiques à l’écrit. Il était vivant. Pour moi il le restera.
Mais ma tristesse et une certaine nostalgie sont bien grandes aujourd’hui et prennent le dessus...

Amitiés à toi et à tous ses amis. Toutes mes condoléances à sa famille.

Yves Clot
Professeur émérite en psychologie du travail au CNAM
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Quelle tristesse ! Je pensais à lui bien souvent et encore sous peu.
Pierre est celui qui a renouvelé profondément et durablement par ses apports scientifiques le champ de la formation des adultes.
Il a créé une école, Sa personne continuera à vivre en tout ceux qu’il a éclairé peur sa pensée et par sa personnalité généreuse.
Son décès n’est pas une disparition mail il m'affecte beaucoup comme collègue et comme son compagnon de malheur pris aussi dans les affres de l’AVC .
Adieu Pierre et condoléances à sa famille

Guy Jobert, Professeur honoraire du Cnam
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Quand j'ai appris la disparition de Pierre, je me suis reproché de ne pas lui avoir adressé de son vivant, davantage de témoignages d'affection. Si Pierre a été mon directeur de thèse, il a été beaucoup plus parce que son empreinte m'a suivi longtemps après. Je me remémore ces entretiens réguliers de suivi de thèse, qui prenaient toujours la même tournure. Un accueil chaleureux, un ton bonhomme qui mettait à l'aise le doctorant. Rapidement, la discussion prenait de la hauteur, Pierre associait vite, très vite et en cela était déroutant. Ou part-il donc ? Vers quelles contrées théoriques ? Le vertige conceptuel laissait place rapidement à l'auscultation des données. Pierre était un gourmand et prenait un plaisir non dissimulé à se plonger dans le matériau de recherche. Je me rappelle cette phrase qu'il prononçait volontiers : "Tu plonges dans tes données et quand elles ne te parlent plus, tu reviens à la théorie et tu procèdes en aller-retour pour construire du sens". Cet entretien se terminait par un encouragement appuyé surtout quand il sentait son doctorant déstabilisé. Cette présence rassurante, réconfortante restera la marque profonde de Pierre. Sa posture de directeur/accompagnateur a assurément contribué à mon propre développement. MERCI Pierre de ton humanité.
Bruno Cuvillier
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Ce court hommage laisse l’œuvre de côté. Les textes et ouvrages de Pierre sont accessibles : à nous de les connaître. Mon propos s’arrête simplement sur l’homme que j’ai croisé et les traces qu’il a laissées chez moi, lui qui s’épanchait peu sur sa propre personne.
Pierre est l’une des rencontres de ma vie professionnelle. C’est un homme de 56 ans que je vois rougissant présenter ses travaux de thèse aux journées de restitution du PIRTTEM au Cnam en 1994. Il s’agit des apprentissages au travail des adultes peu qualifiés, par une didactique professionnelle. Séduit par son propos et par celui de Patrick Mayen (rougissant lui aussi), je prends contact :
- « Bonjour, je voulais vous rencontrer pour parler didactique professionnelle. Je travaille au ministère et…
- Oui… et bien voyez avec le CAFOC !... hein, moi je ne peux pas… au revoir »
Voilà bien Pierre tout entier : promouvoir la DP, mais tenir à distance les fâcheux risquant d’encombrer le travail scientifique !

Pierre est de la génération 68, temps de structuralisme. Il m’a rapporté avoir assisté à Paris aux cours de Deleuze, de Ricoeur… et bientôt de Vergnaud ! Depuis sa culture philosophique, ergonomique et de formateur, il s’attache à un ouvrage : faire non pas seulement une pragmatique professionnelle (proposition / provocation qui lui fut faite par Chevallard), mais une didactique professionnelle construite avec des collègues tels que Janine Rogalski, Renan Samurçay, Pierre Rabardel, Annie Bessot, Aline Robert… et Patrick Mayen.

A partir de 2001, j’ai participé aux séminaires scientifiques qu’il menait au Cnam : pas de manières, un court préambule et on attaquait le dur des questions. Ce bourguignon d’adoption a du caractère et du goût. En voisin de Nuits St Georges, c’est un amateur éclairé des nectars locaux. Mais pour le travail scientifique, il y a du moine-soldat chez Pierre. On ne parle pas pour ne rien dire, on tient en horreur les « faiseurs » qui vivent sur les acquis d’autrui et surtout on monte à l’assaut de défis conceptuels… A Arcenant, son lieu de vie, c’est une même attention qu’il mobilise à dégauchir tant les planches que les concepts. C’est avec ce Pierre-là que j’ai cheminé au Cnam entre cours, séminaires, recherches, et partagé un même un même réseau de recherche. Parmi les moments vécus à ses côtés, trois me viennent en particulier.

Le premier se situe lors des réunions préparatoires de l’ouvrage « Conception et modèles du sujet », où Pierre ferraillait avec Yves Clôt, Pascal Béguin, Renan Samurçay, Pierre Rabardel, Janine Rogalski, Patrick Mayen, etc. : une foire d’empoigne scientifique où la castagne (pardon, la dispute) entre ces fortes personnalités scientifiques fait progresser les objets en débat. J’y ai appris que penser les apprentissages au travail et en formation est aussi un sport de combat.

Le deuxième est celui des séminaires recherche. Pierre débrouillait ses doctorant.e.s , tandis qu’Alain Savoyant s’échauffait des prudences de cette guidance, avant de s’exclamer : « Bon, moi ce que je veux savoir, c’est quoi la tâche sur laquelle vous travaillez ? Parce que là on discute, mais que connaissez-vous du travail que vous étudiez ? »; « Alain, intervenait Pierre, c’est quand même clair ou en voie de clarification ... (…) Bon ; allons manger !». Lors du repas, les arguments s’ajustaient, les positions s’assouplissaient et on convenait au dessert qu’image opérative et modèle opératif étaient au moins opératoires. J’ai constaté avec Pierre que les questions scientifiques ne connaissaient pas de répit (même à table) si on suivait une ligne de pensée : il s’y scelle aussi des amitiés de compagnonnage.

Le troisième se place au Beg Rohu (Centre de formation Jeunesse et Sports aux métiers de la voile en Bretagne) où à l’invitation d’Andre Zeitler (UBO), Pierre a conquis un auditoire de DTN (directeur.e.s techniques nationaux) de différents sports, lui que je n’ai jamais vraiment connu sportif… Pour moi aussi, ce fut une leçon. Ses multiples cours du Cnam, de Dijon à Paris, avaient forgé un pédagogue de grande qualité.

Scientifique, pédagogue, rhéteur et un théoricien admiratif des praticiens : Pierre était curieux des professionnel.le.s découvrant la DP, surtout si celles-ci /ceux-ci faisaient un bout de chemin doctoral avec lui : André Jaunereau, Patrick Kunegel, Bouazza Ouarrak, Bruno Cuvillier, Philippe Clauzard, Martine Poulin, Gérard Delacour, Pierre Parage et tant d’autres (comme Philippe Astier, Marie-France Baroth, Lucie Petit, Line Numa Bocage, …) avec qui il échangeait volontiers.

Pierre approche une nouvelle décennie lorsqu’il quitte son poste de professeur titulaire de la Chaire de Communication Didactique au Cnam. Celle-ci ne lui survivra pas. Pierre considérait que la qualité scientifique devait l’emporter sur les conditions politiques à réunir pour son renouvellement. Emérite, il s’en retourne à Arcenant auprès de son épouse et de ses proches, mais c’est à Paris qu’un AVC le laisse diminué, sans voix, et nous prive de ses écrits, de sa parole souvent chaleureuse.
Pierre nous laisse un bel héritage : celles et ceux qui apprennent sont considérés comme des êtres qui pensent les contenus à apprendre, le travail à faire et lien entre les deux. Concevoir une formation, un dispositif à insérer dans une organisation, adopter une pédagogie compatible aux conditions du travail à apprendre, ne doit jamais ignorer, doit même soutenir, que « les apprenant.e.s » construisent une pensée.
Pierre nous laisse aussi du pain sur la planche (si bien dégauchie) : le meilleur hommage que nous puissions lui rendre est non de marcher dans ses pas, mais c’est de faire à notre tour la trace de la DP, au regard des enjeux d’aujourd’hui.

Paul Olry

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